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La menace nucléaire. De Hiroshima à la crise ukrainienne

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Image credit: Prologue

BOOK REVIEW


La menace nucléaire. De Hiroshima à la crise ukrainienne 
par Jean-Marc Le Page
Éditions Passés/Composés, août 2022

Revu par Jocelyn Coulon


Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février dernier, le président Vladimir Poutine n’avait pas hésité à brandir discrètement la possibilité d’utiliser ses armes nucléaires au cours de la guerre pour empêcher les Occidentaux d’intervenir. La situation de l’armée russe se dégradant tout au long des hostilités, Poutine a senti le besoin de faire monter la pression d’un cran. Lors d’un discours télévisé à la nation le 21 septembre, où il annonçait une mobilisation partielle de quelque 300 000 recrues, il a servi un sévère avertissement aux Ukrainiens et aux Occidentaux. Si vous osez toucher à notre territoire, a-t-il dit en substance, vous subirez les foudres de l’ensemble des moyens de notre arsenal militaire. « Ce n’est pas du bluff », a-t-il lancé.

Vladimir Poutine est-il dans une situation aussi désespérée que les analystes occidentaux le disent pour agiter la menace nucléaire? Sa déclaration est-elle un aveu de faiblesse? Nul ne peut le dire pour l’instant. Ce qui est certain, c’est que la guerre en Ukraine est entrée dans une nouvelle phase, et chacun des acteurs de ce drame doit prendre en considération le sérieux d’une situation où une puissance nucléaire est une des parties à ce conflit.

Dès lors, Poutine pourrait-il utiliser l’arme nucléaire? La question taraude les experts comme les simples citoyens. Jean-Marc Le Page, historien des affaires militaires, y répond dans un livre tout juste publié en France. À travers l’évocation des grandes crises nucléaires depuis l’invention de la bombe en 1945, Le Page tire certaines leçons à propos de l’Ukraine. La plus importante, me semble-t-il, est qu’à la notable exception des bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, jamais les dirigeants politiques qui ont menacé d’utiliser l’arme nucléaire n’avaient l’intention de le faire.

Le Page a identifié vingt-neuf épisodes particulièrement aigus entre 1945 et nos jours où les parties en présence ont planifié le déploiement et l’utilisation de l’arme nucléaire ou ont tout simplement menacé de le faire. Les crises les plus importantes ont opposé la Chine et les États-Unis au sujet de la Corée et du détroit de Formose (Taïwan) et les États-Unis et l’Union soviétique au sujet de Berlin, de Cuba ou de la guerre du Kippour entre Israël et les pays arabes. Chaque fois, la tension a atteint une intensité telle que plusieurs observateurs de l’époque croyaient la fin du monde imminente. Pourtant, ces crises se sont dénouées rapidement et souvent au profit des États-Unis qui ont longtemps conservé un avantage quantitatif et qualitatif dans le domaine des armes nucléaires.

Pour autant, une crise, celle des missiles soviétiques à Cuba, reste exceptionnelle dans cette histoire des crises nucléaires. Un sous-marin soviétique aurait pu, de son propre chef, lancer un engin nucléaire sur une ville américaine n’eût été le veto exercé par un des trois commandants du navire. Quant aux leaders politiques, Khrouchtchev et Kennedy, écrit Le Page, ils ont contrôlé toute la crise, écartant les conseils des durs. Paradoxalement, c’est un chef politique sans arme nucléaire, Fidel Castro, qui a demandé aux Russes d’attaquer les États-Unis. Enfin, les États-Unis ont dû négocier avec Moscou le retrait de leurs missiles en Italie et en Turquie en échange du retrait des missiles soviétiques. Si l’Union soviétique a porté le chapeau du vaincu, les États-Unis n’en ont pas moins reculé pour mieux apparaître comme le vainqueur.

Le Page n’a pas de certitude quant au déroulement des futures crises nucléaires. Chaque situation est particulière. La guerre entre l’Occident et la Russie au sujet de l’Ukraine a sa propre dynamique, et il est impossible à ce stade du conflit de prévoir la suite des choses. Au cours des 75 dernières années, le monde a-t-il eu de la chance de ne pas connaître de conflit nucléaire? La question est mal posée pour Le Page. Les dirigeants des États détenteurs de la bombe ont compris une chose : si l’arme nucléaire était vue au début comme une grosse arme conventionnelle, cette perception a rapidement disparu au fur et à mesure qu’ils ont réalisé qu’elle était dans une catégorie à part. Dans son emploi stratégique, l’arme nucléaire devient une arme de dissuasion, une arme politique, qu’il convient de ne pas utiliser sauf si la survie d’un État est menacée.

En avertissant les Occidentaux et les Ukrainiens de ne pas toucher au territoire russe, Poutine trace la ligne rouge à partir de laquelle tout devient possible. En même temps, il introduit dans l’esprit de ses adversaires un doute, qui est au cœur de la dissuasion nucléaire. Le fera-t-il? En tout cas, l’histoire montre qu’il ne le fera pas.

Jocelyn Coulon est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM) et fellow à l’Institut canadien des affaires mondiales (CGAI). Il a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017.

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Jocelyn Coulon, Research Fellow at the Montreal Centre for International Studies, is an analyst, author and researcher, specializing in peace operations and international policy. In 2016-2017, he was Senior policy advisor to Canada’s Minister of Foreign Affairs, Stéphane Dion. Previously was on the advisory council of the Canadian Global Affairs Institute (then the Canadian Defence & Foreign Affairs Institute) for 10 years, and is also a member of the International Institute for Strategic Studies (IISS).

In the past few years, he has published a number of books, including, in 1998, Soldiers of Diplomacy: The United Nations, Peacekeeping, and The New World Order, University of Toronto Press, and in 2004, L'agression: Les États-Unis, l'Irak et le monde, both published by Athéna Éditions.

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  • Cgai Staff
    published this page in Book Reviews 2022-09-26 15:05:56 -0400
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