La farce continue, mais elle n’est plus drôle

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OP-ED

by Ferry de Kerckhove

La Presse
December 19, 2017

L’annonce du candidat Trudeau pendant la campagne électorale de 2015 voulant que sous son règne le Canada n’achèterait pas le F-35 pour remplacer les F-18, quelles qu’en soient les raisons, pourrait hanter sa politique de défense annoncée à grande fanfare. L’affaire Boeing ne fait qu’ajouter une pièce à l’incohérence du processus décisionnel du gouvernement en la matière.

Récapitulons : 

1. Si le gouvernement Harper n’avait pas joué avec le feu en déclarant sans appel d’offres que le Canada achèterait le F-35 de Lockheed Martin, il n’y aurait pas eu d’affaire avion de chasse et nous recevrions peut-être nos premiers F-35 à l’instar d’une dizaine de pays. 

2. Alors que nos avions faisaient du très bon travail dans leurs champs d’opération, en Syrie et dans le ciel est-européen en escomptant qu’ils pourraient tenir le coup, fût-ce à des coûts d’entretien élevés, jusque vers 2025, on espérait qu’entre-temps un vrai processus de sélection de nouveaux chasseurs s’enclencherait dans les formes. 

3. Coup de théâtre, notre très astucieux ministre de la Défense découvre un « écart de capacité » dans nos forces aériennes. Pour éviter « l’horrible perspective » de devoir peut-être accélérer le processus d’appel d’offres et d’y inclure le F-35 et, plus important, de devoir annoncer des engagements financiers majeurs trop rapidement avant la prochaine élection – le budget de défense est autant un albatros pour ce gouvernement que pour bien d’autres – il annonce l’achat de 18 Super Hornet de Boeing au coût présumé, mais faramineux, de 9 milliards pour combler le fameux écart. 

4. Les roucoulades avec Boeing en prennent un coup quand Boeing, profitant de l’esprit protectionniste insufflé par Trump dans l’administration, intente une attaque directe contre Bombardier auprès du ministère du Commerce américain, accusant notre « fleuron » de pratiquer du dumping via des subventions fédérales et provinciales. Bombardier se trouve face à la menace de 219 % de droits à payer pour ses ventes d’avions de la Série C à Delta Airlines. 

5. Tandis que notre Série C devient pratiquement une filiale de Airbus, le gouvernement Trudeau se tourne vers les vieux F-18 que le gouvernement australien est aussi heureux de nous vendre que les Britanniques étaient enchantés de se débarrasser chez nous de leurs vieux sous-marins… D’ailleurs, ces F-18 australiens sont non seulement presque aussi vieux que les nôtres – une enquête officielle australienne de 2012 dénonçait déjà leur usure rapide – , mais les Australiens étant beaucoup plus professionnels que nous sur les questions de sécurité et de défense et conscients de ce vieillissement trop rapide par rapport à leurs besoins, ont acheté la version plus moderne du F-18, le Super Hornet, en attendant la livraison des F-35 commandés depuis belle lurette. Cela s’appelle la différence entre des professionnels et des amateurs même après le beau duo Freeland-Sajjan sur notre nouvelle politique de défense.

Où cela nous mène-t-il ? 

L’achat des F-18 australiens est la moins sotte des idées formulées jusqu’à maintenant, mais elle repose quand même sur la fiction de l’écart de capacité. La dispute avec Boeing devrait avoir convaincu le gouvernement de ne pas mélanger les torchons et les serviettes. Mais plus important encore, le gouvernement ne peut pas se permettre de nous faire croire que son projet australien est une économie, pas plus que l’étude à plus long terme du meilleur appareil à acheter pour, ultimement, remplacer nos F-18 canadiens ou australiens doit prendre cinq ans alors que nous possédons déjà les trois quarts des données requises accumulées par le gouvernement précédent. Cette fiction n’est pas technique, elle est strictement électorale. C’est d’ailleurs ce qui fait douter des promesses faites par les représentants du ministère canadien de la Défense selon qui le financement de notre nouvelle politique de défense est « assuré » (fully funded).

Évidemment, le clou de toute l’affaire, c’est l’audacieuse – pour ne pas dire outrecuidante – proposition de Lockheed Martin de fournir au Canada 18 F-35 sur une base intérimaire pour combler l’écart auquel personne ne croit. 

Mais en bon marchand de sable, Lockheed Martin joue le jeu et les offre à des conditions plus favorables que les Super Hornet de Boeing… (il faut dire qu’à 9 milliards pour 18, avec un bon boulier compteur, on peut arriver facilement à un prix moindre). Mais pour le gouvernement Trudeau, est-ce que cela ressemble trop au loup dans la bergerie ?

Dans tout cela, en dépit d’un effort très louable avec la nouvelle politique de défense qui est crédible, on reste avec cette impression désagréable qu’en dépit de jolis mots, l’intention sous-jacente est d’en faire le moins possible et de reporter la commande après les prochaines élections. L’Australie a un bon œil. Le Canada fait dans le trompe-l’œil… jusqu’à ce que les F-35, des années après tous nos alliés, sillonneront notre espace aérien.

Image credit: NA

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