Le Difficile Retour des Casques Bleus Canadiens

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Image credit: Canadian Armed Forces Image Gallery

POLICY UPDATE

by Jocelyn Coulon
CGAI Fellow
June 2018

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Table of Contents


Introduction

Le 18 mars 2018, presque en cachette, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, et le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, ont annoncé le déploiement de six hélicoptères au sein de la mission de l’ONU au Mali (MINUSMA) afin de remplacer les appareils allemands. Les ministres ont été avares de commentaires face aux journalistes qui disposaient d’un simple communiqué de presse pour informer la population.

Cette annonce est intervenue plus de deux ans après la promesse faite par Justin Trudeau de réengager le Canada dans les opérations de paix. Elle serait le résultat de la pression conjuguée de certains ministres, inquiets de l’absence du Canada sur la scène internationale à la veille de la rencontre des leaders du G7 au Québec en juin, et de plusieurs de nos alliés européens, dont l’Allemagne, la France et les Pays-Bas.

Cette participation, limitée au déploiement d’hélicoptères sur une période d’un an, est en deçà de ce qui avait été prévu dans un plan élaboré en décembre 2016 et destiné à jouer un rôle de leadership au Mali. J’ai été intimement engagé dans la définition de ce plan et j’aimerais décrire ici comment une grande ambition s’est soldée par une annonce sans envergure.

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L'appui des Canadiens

Lorsque le Parti libéral a accédé au pouvoir en octobre 2015, il a hérité du gouvernement conservateur d’une politique hostile aux opérations de paix. Tout au long de leurs dix années de pouvoir, les conservateurs ont ignoré les opérations de paix et ont préféré inscrire leurs interventions militaires à l’étranger dans le cadre de coalitions multinationales hors de l’ONU. Ce choix découlait de la philosophie politique de Stephen Harper dont le grand projet idéologique était de convaincre les Canadiens de redécouvrir le côté « guerrier » de leur nature et de leur histoire. Si plusieurs Canadiens se sont reconnus dans la « nation guerrière » promue par le gouvernement Harper, une majorité d’entre eux rejetaient l’intervention en Afghanistan et se montraient fidèles au maintien de la paix.

Les libéraux ont perçu le malaise provoqué par les conservateurs envers les opérations de paix. Et c’est en toute connaissance de cause et bien informés du nouvel environnement géopolitique où baignent les opérations de paix actuelles qu’ils ont promis de réengager le Canada dans les missions de l’ONU. En effet, en 2014, Roland Paris, professeur à l’Université d’Ottawa et futur conseiller diplomatique de Trudeau, a publié une longue étude sur le rapport entretenu par les Canadiens avec l’internationalisme libéral et la politique étrangère musclée de Harper.1 Paris analyse un vaste ensemble de sondages et d’enquêtes d’opinion où les Canadiens sont interrogés sur leur appui à l’ONU et au multilatéralisme, au maintien de la paix, et au rôle plus agressif des Forces armées tel que mis en œuvre par Harper.

La campagne conservatrice contre l’ONU et les Casques bleus a cependant porté certains fruits, puisque l’ensemble des données compilées par Paris indique une légère baisse de l’appui des Canadiens envers ces institutions. Pour autant, les Canadiens conservent très majoritairement une opinion favorable de l’ONU. Sur le maintien de la paix, les données révèlent un appui sans faille. Quant à savoir si les Canadiens acceptent un rôle plus agressif pour leurs Forces armées, les données révèlent qu’une plus grande fierté envers les militaires ne se traduit pas nécessairement par un plus important appui en faveur du militarisme.

Et les Canadiens ne rechignent pas devant le sacrifice de leurs militaires. Ils désirent voir le pays retourner aux opérations de paix, même au prix de pertes humaines, révèle l’étude. Ici, les Canadiens sont en phase avec la réalité du terrain : de plus en plus de missions de l’ONU sont déployées dans des zones de conflits où la paix est fragile, sinon inexistante.

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Le plan du gouvernement

Le gouvernement libéral a élaboré sa politique sur le réengagement du Canada dans les opérations de paix en tenant compte de ce contexte géopolitique et de l’état de l’opinion publique canadienne. En août 2016, il a présenté son plan consistant en trois éléments : un document d’orientation intitulé Stratégie de réengagement du Canada dans les opérations de paix de l’ONU, qui encadre et balise la politique sur les opérations de paix pour les prochaines années; le renouvellement pour cinq ans du Programme international de police en maintien de la paix qui permet au Canada de déployer jusqu’à 150 policiers sur des théâtres d’opérations; enfin, la création du Programme pour la stabilisation et les opérations de paix doté d’un financement annuel de 150 millions de dollars pour les trois prochaines années. Le mandat de ce dernier est de soutenir des initiatives pour la prévention des conflits, la médiation, le dialogue et la réconciliation, d’améliorer l’efficacité des opérations de paix, de soutenir les États fragiles et de réagir rapidement aux crises. La Défense nationale a pour sa part confirmé sa capacité à déployer jusqu’à 600 membres des Forces armées canadiennes dans des opérations de paix de l’ONU.

Le cadre intellectuel, institutionnel et matériel était donc en place afin de permettre au gouvernement de réengager le Canada dans les opérations de paix. Il lui restait maintenant à déterminer où exactement ses ressources matérielles et humaines pourraient être déployées pour soutenir les missions de l’ONU. C’est dans cet esprit qu’à l’automne 2016 les fonctionnaires des ministères concernées – Défense nationale, Affaires étrangères et Sécurité publique – et les conseillers des bureaux des ministres ont travaillé à l’élaboration de plusieurs options de déploiement en Afrique. Le continent africain accueillait à l’époque les six plus importantes opérations de paix de l’ONU : Côte d’Ivoire, Darfour, Mali, République centrafricaine, Soudan du Sud et République démocratique du Congo.

Les fonctionnaires ont rapidement éliminé les deux premières missions afin de concentrer leur attention sur les quatre autres, parce que ce sont des missions difficiles où l’ONU a un urgent besoin de solides appuis matériels et politiques de la part de ses États membres, particulièrement des pays industrialisés. Ceux-ci disposent de matériel lourd et de contingents spécialisés pour exécuter certaines tâches.

Les quatre opérations de paix ciblées par le gouvernement ont fait l’objet d’analyses approfondies. Le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, et la ministre du Développement international, Marie-Claude Bibeau, se sont rendus dans plusieurs d’entre elles. Des fonctionnaires et des militaires ont séjourné plusieurs semaines en Afrique afin de procéder à une évaluation technique de chacune des opérations de paix et de tenir des discussions politiques avec les différents acteurs sur place : gouvernements, représentants de la société civile, leadership des forces de maintien de la paix et diplomates de pays occidentaux.

Les fonctionnaires canadiens ont compilé l’ensemble des renseignements recueillis afin de dresser un portrait de chacune des quatre opérations de paix et de formuler un argumentaire appuyant ou non une éventuelle participation du Canada. Sept critères ont guidé leur démarche : évaluer dans quelle mesure le Canada peut avoir un impact réel sur la situation et renforcer les capacités de l’ONU; défendre les intérêts canadiens, qu’ils soient commerciaux ou géopolitiques; limiter les risques pour la sécurité des Casques bleus canadiens; obtenir une bonne visibilité diplomatique; permettre le transfert de savoir au moyen de la formation en maintien de la paix; concentrer les efforts du Canada dans les domaines où il dispose d’avantages comparatifs; enfin, exercer une influence sur les processus de paix.

Les fonctionnaires ont ensuite élaboré quatre scénarios de déploiement comportant chacun trois options : petite, moyenne ou grande échelle. Le scénario d’un grand déploiement au Mali était celui qui avait la faveur de tous. Il couvrait les aspects militaires, policiers, développementaux et diplomatiques, le renforcement des institutions et la protection des femmes et des filles.

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Le Canada avait une ambition

Lorsqu’en décembre 2016 le chef d’état-major des Forces armées, le général Jonathan Vance s’est rendu chez le premier ministre pour lui présenter les différentes options de déploiement, dont celle au Mali, le Canada avait une grande ambition : celle de contribuer de manière ciblée et substantielle à une opération de paix afin d’en assurer le renforcement et, si possible, le succès. Le Mali était l’endroit tout désigné pour cela : c’est un pays francophone avec lequel le Canada a un important programme de développement ; il y a une mission de l’ONU, un plan de paix et des alliés sur le terrain. Aussi, le pays a des infrastructures d’accueil, un gouvernement légitime, une société civile développée et bien organisée.

Au lieu de s’engager, le premier ministre a hésité et a finalement rejeté cette option. Ensuite, il lui a fallu quinze longs mois pour choisir une option modeste, en deçà de ce qui avait été prévu.

Justin Trudeau aime à donner des leçons au monde entier. Lors de sa visite en France, en avril 2018, il a demandé aux députés français de faire preuve d’audace et de courage face aux défis du monde.2 Mais lorsque placé devant un réel défi, celui de la paix et de la sécurité en Afrique, il n’a fait preuve ni d’audace ni de courage.

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End notes

1 Roland Paris, « Are Canadians Still Liberal Internationalists? Foreign Policy and Public Opinion in the Harper Era », International Journal, vol. 69 (3), 2014.

2 Discours du premier ministre devant l’Assemblée nationale française, 17 avril 2018.

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About the Author

Jocelyn Coulon est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) et Fellow au Canadian Global Affairs Institute (CGAI). Il a été membre du Conseil consultatif sur les affaires internationales de Justin Trudeau, en 2014-2015, et conseiller politique principal du ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion, en 2016-2017. Il vient de publier Un selfie avec Justin Trudeau. Regard critique sur la diplomatie du premier ministre, chez Québec Amérique.

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Canadian Global Affairs Institute

The Canadian Global Affairs Institute focuses on the entire range of Canada’s international relations in all its forms including (in partnership with the University of Calgary’s School of Public Policy), trade investment and international capacity building. Successor to the Canadian Defence and Foreign Affairs Institute (CDFAI, which was established in 2001), the Institute works to inform Canadians about the importance of having a respected and influential voice in those parts of the globe where Canada has significant interests due to trade and investment, origins of Canada’s population, geographic security (and especially security of North America in conjunction with the United States), social development, or the peace and freedom of allied nations. The Institute aims to demonstrate to Canadians the importance of comprehensive foreign, defence and trade policies which both express our values and represent our interests.

The Institute was created to bridge the gap between what Canadians need to know about Canadian international activities and what they do know. Historically Canadians have tended to look abroad out of a search for markets because Canada depends heavily on foreign trade. In the modern post-Cold War world, however, global security and stability have become the bedrocks of global commerce and the free movement of people, goods and ideas across international boundaries. Canada has striven to open the world since the 1930s and was a driving factor behind the adoption of the main structures which underpin globalization such as the International Monetary Fund, the World Bank, the World Trade Organization and emerging free trade networks connecting dozens of international economies. The Canadian Global Affairs Institute recognizes Canada’s contribution to a globalized world and aims to inform Canadians about Canada’s role in that process and the connection between globalization and security.

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