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Un tremblement de terre de force 7

par Ferry de Kerckhove

La Presse
le 27 juin, 2016

La Grande-Bretagne  – « insulaire », comme disait de Gaulle, qui par deux fois s’était opposé à l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun – a voté et elle va quitter l’Union européenne dans le cadre d’une difficile négociation sur deux ans avec ses 27 ex-partenaires.

En dépit des célébrations légitimes des vainqueurs après une campagne au cours de laquelle les médias alarmistes ont joué un rôle finalement plus convaincant que les prévisions menaçantes aussi excessives des experts tant britanniques qu’internationaux, les lendemains ne chanteront guère. Les marchés, volatils par essence, ont réagi intensément parce que convaincus que le Brexit échouerait. Ils se calmeront au fur et à mesure que les négociations évolueront de façon acceptable, une fois les rancœurs à Bruxelles et ailleurs ravalées. Déjà, Angela Merkel contredit le Luxembourgeois Jean-Claude Junker, qui souhaitait que l’invocation de l’article 50 de l’Union européenne ait lieu le plus rapidement possible. Rien ne presse, dit-elle, pour calmer le jeu.

Il en faut, du calme, car des dommages en profondeur pourraient être beaucoup plus graves. Pour la Grande-Bretagne, c’est l’unité du pays qui est en jeu.

Les 100 circonscriptions d’Écosse ont voté contre le Brexit. Il serait tristement ironique que David Cameron, ayant sauvegardé l’unité du pays lors du premier référendum écossais, devienne responsable de son succès subséquent. Même Sinn Féin, en Irlande, évoque une réunification de l’île. Et d’autres couteaux sont tirés – à preuve, l’Espagne, qui exigerait une souveraineté partagée sur Gibraltar.

Sur le plan économique, la Grande-Bretagne se doit d’obtenir le libre accès au marché unique, et l’Europe doit maintenir son unité énergétique. L’importance de la place financière britannique supérieure à l’ensemble des autres membres de l’UE incitera à des accommodements. Mais un choc économique en termes de taux de croissance paraît inévitable à court et à moyen terme.

Les conséquences pour l’Europe paraissent plus menaçantes. Le vote britannique reflète un problème plus fondamental de rapport entre gouvernants et gouvernés, qui est aussi tendu, sinon plus, chez les Européens du continent : angoisse des laissés-pour-compte de la mondialisation, inégalités croissantes et méfiance face aux grandes négociations commerciales, hantises anti-immigration accompagnées d’un surprenant rejet de la diversité, leadership vacillant, populisme « trumpien » et divisions profondes intra et inter-européennes, reflet sans doute d’une expansion trop rapide vers l’est dénaturant la conception initiale de l’unification européenne.

L’ironie, c’est que d’un côté, la Grande-Bretagne, fidèle à elle-même, ralentissait le processus d’approfondissement de l’intégration politique – clause que Cameron avait exigée pour convaincre les partisans du rejet à revenir au bercail –, mais que de l’autre, le Royaume-Uni assurait un équilibre entre la France et l’Allemagne sur le plan des politiques économiques, bancaires et fiscales. On risque d’assister à une distanciation croissante entre une Allemagne affaiblie, aux prises avec l’influx d’immigrants et engoncée plus que jamais dans son conservatisme financier, et une France assoiffée d’une relance, mais obérée par son bouclier social. À moins d’un ressaisissement fondamental dont on peut douter de la part des leaders actuels de l’UE, le courant antieuropéen de l’heure ne peut qu’affaiblir une structure profondément affaiblie par la quadruple crise du Grexit, de l’Ukraine, des migrants et du Brexit. D’autres pays pourraient vouloir leurs propres référendums.

À l’échelle internationale, si la Russie doit se féliciter du résultat, la contrepartie d’un rôle plus marqué des États européens au sein de l’OTAN ne peut être exclue pour combler le vide et l’incertitude. Encore faudrait-il que l’excellente collaboration militaire entre la France et la Grande-Bretagne se poursuive dans des circonstances altérées. Plus globalement, pour les pays de l’Europe de l’Est, le Brexit ajoute une incertitude stratégique, le Royaume-Uni représentant un élément majeur dans leur conception de la dissuasion contre la Russie, motivation profonde de leur adhésion à l’UE. Mais le Brexit représente plus que jamais l’incapacité de l’Europe de définir et d’asseoir sa place face aux grands ensembles que sont la Chine et l’Inde et de voguer de concert avec les États-Unis en partenariat co-égal.

Cela dit, pour la Chine comme pour l’Inde, le Brexit pose la question de leurs relations avec l’Union européenne, car la Grande-Bretagne était le plus souvent leur point d’entrée.

Un véritable casse-tête international !

Image: iStock

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