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À la défence de l'Arabie saoudite

par Ferry de Kerckhove

La Presse
le 24 avril, 2016

Ayant défendu la vente des véhicules blindés par le Canada à l’Arabie saoudite tout en ayant souligné les profondes défaillances de cette dernière, il est peut-être utile d’aller au-delà des clichés et de tenter d’expliquer ce qu’est l’Arabie saoudite.

Au départ, il n’y a pas de véritable nation saoudienne. Il y a une famille, celle d’Ibn Saoud, qui a bénéficié de la politique britannique pendant la Première Guerre mondiale pour consolider son emprise sur les régions du Nadj et du Hejazet et créer son royaume. Mais celui-ci n’a véritablement connu un essor qu’à partir de la première grande crise pétrolière de 1973.

C’est le pétrole qui lui a permis de tenir tête aux grandes démographies égyptienne et iranienne ainsi qu’aux populismes nassériste puis, bien plus tard, khomeiniste. La transition a été brutale. Autrefois société nomade, l’Arabie saoudite est devenue hyper-urbanisée, avec une des populations les plus jeunes de la région. C’est difficile à percevoir, car le monde extérieur ne voit qu’une vaste famille royale dont la plupart des membres ont un âge canonique.

Comme la plupart des pays musulmans de la région, les hommes y dominent la vie politique, économique et sociale. On parle à juste titre de discrimination contre les femmes. Pourtant, de nos jours, il y a plus de femmes que d’hommes dans les universités saoudiennes. On ne se rend pas assez compte de la diversité ethnique du pays, formé lui aussi de vastes courants d’immigration, avec des différences marquées entre la côte et l’intérieur du pays.

Il n’y a pas de monolithe saoudien, mais un pouvoir monolithique. Les pressions qui s’exercent sur un régime archaïque sont d’autant plus fortes qu’il est obligé de procéder avec la plus grande lenteur et la plus grande prudence sur le plan de l’ouverture religieuse, dans la mesure où le pays est le siège des lieux saints de l’islam, mais que son autorité sur le plan dogmatique est très aléatoire, l’islam n’ayant pas un siège unique d’interprétation du Coran contrairement à la structure hyperhiérarchisée de l’Église catholique.

En outre, le pays est passé de 4 millions d’habitants à la fin des années 40 à près de 30 millions en 2016.

Paradoxalement, en dépit d’une population jeune, celle-ci est presque aussi conservatrice que le régime lui-même, sans doute le produit d’un long endoctrinement socioculturel, d’où la lenteur des changements qui sont souvent animés par le régime lui-même.

Tout cela dans un pays de grande richesse, car, en dépit de la crise actuelle, les revenus par habitant excèdent 50 000 $. C’est un pays marqué par un conflit permanent entre la modernisation et le rejet de la modernité.

POUVOIR RELIGIEUX, POUVOIR CIVIL

Sans vouloir exagérer le phénomène huntingtonien d’un conflit des civilisations, l’Arabie saoudite n’est pas le seul pays à vouloir instaurer la charia et renforcer le pouvoir religieux sur le pouvoir civil. Le Pakistan, la Malaisie, même l’Indonésie et les héritiers des frères musulmans dans le monde arabe le démontrent à l’envi. Il est indéniable également que l’Arabie saoudite a financé la construction d’un nombre considérable de mosquées et que le financement de groupes terroristes qu’on lui attribue devait servir de police d’assurance chez eux – une politique qui a clairement échoué.

En revanche, le clergé saoudien dans ses déclarations, même si elles nous étonneront toujours par leur conservatisme, donne peu de prise aux groupes terroristes, qu’il s’agisse d’Al-Qaïda ou du groupe État islamique. Même les déclarations d’Al-Azhar au Caire sont parfois plus extrémistes. L’Arabie saoudite wahhabite et élitiste a besoin de gérer le schisme sunnite-chiite dans sa lutte contre le populisme révolutionnaire khomeiniste.

UN PAYS IMPORTANT POUR CINQ RAISONS

La réunion toute récente des membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) avec le président Obama illustre la faiblesse de l’Arabie saoudite dans le contexte actuel, tant à la suite de l’accord nucléaire avec l’Iran qu’en raison de la chute des prix du pétrole, essentiellement provoquée par l’Arabie saoudite pour préserver sa part de marché et empêcher une remontée en puissance de l’Iran, mais souligne encore plus l’importance de l’Arabie saoudite pour les raisons suivantes, dont le Canada doit tenir compte.

 – La pérennité dans la stabilité des exportations de près de 20 millions de barils de pétrole par jour qui alimenteront de nombreuses économies dans le monde pour des décennies à venir, notamment en Asie dont nous dépendons de plus en plus pour notre croissance ;

 – Nous venons de confirmer la vente de blindés à l’une des armées les plus puissantes de la région, armée qui contribue à la stabilité régionale et qui est totalement intégrée avec les forces américaines et donc fortement interopérables en cas de conflagration ;

– À la suite de l’accord avec l’Iran, l’Arabie saoudite est au cœur d’une éventuelle course aux armements nucléaires si elle se sent le moindrement menacée, mais elle peut aussi être le garant de son respect ;

– Elle est également la seule force – avec Israël – qui puisse contrer les forces conventionnelles de l’Iran sur pratiquement tous les plans ;

– Enfin, même si le président Obama s’est plaint à juste titre d’une certaine inaction des pays du CCG par rapport au groupe État islamique, l’Arabie saoudite reste essentielle dans la lutte contre le terrorisme, la stabilisation de la Libye, l’aide à l’Égypte. Bref, elle est incontournable. Même si à long terme, l’Iran la supplantera immanquablement, à court terme, l’effondrement de l’Arabie saoudite serait une catastrophe pour l’Occident.

Ce sont tous ces facteurs qui devraient inciter le Canada à élaborer une véritable politique envers le Moyen-Orient.

Photo: Al Arabiya

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